L’ambassadeur de France donne une conférence devant les jeunes diplomates burkinabè

M. Xavier Lapeyre de Cabanes, ambassadeur de France au Burkina Faso, a donné une conférence devant les jeunes diplomates burkinabè. Cette conférence s’est tenue, jeudi 6 juillet 2017, dans la cadre des « 72h de l’élève diplomate », organisés par l’Institut des Hautes études internationales, qui dépend du ministère burkinabè des affaires étrangères. L’intervention de l’ambassadeur de France a porté sur « la diplomatie face aux défis sécuritaires internationaux ». Ensuite, l’ambassadeur et les jeunes diplomates burkinabè ont longuement échangé et dialogué sur le métier de diplomate et les enjeux de la sécurité internationale aujourd’hui.

La diplomatie face aux défis sécuritaires internationaux : le cas du terrorisme

"Le titre de votre conférence du jour paraît être comme une sorte de définition même du métier de diplomate. En effet, le diplomate est celui qui intervient jusqu’au déclenchement de la guerre et juste après sa fin – voire pendant la guerre, pour tenter d’y mettre fin. Bref, le diplomate est au cœur de la dialectique de la guerre et de la paix, son objectif et sa tâche étant de gagner la paix, tandis qu’il revient au militaire de gagner la guerre.
Pour autant, vous avez choisi de ne pas parler de guerre, mais de « défis sécuritaires ». Cette distinction sémantique n’est pas petite, car si notre époque est riche (si l’on peut dire) en « conflits » - mot vague qui mériterait sans doute d’être mieux défini -, elle ne connaît pas de guerres au sens où l’on entend ce terme habituellement : un conflit armé entre deux États, ou plusieurs États réunis en deux camps antagonistes.
Les défis sécuritaires aujourd’hui ne se limitent donc plus à éviter la guerre - parce que celle-ci semble avoir disparu de notre horizon : les combats sur le champ de batailles entre armées constituées sont rares –, ni à y mettre fin, puisqu’il n’y a plus de déclaration de guerre permettant de connaître avec précision le début d’un conflit, les protagonistes et les buts de guerre. C’est aussi la raison pour laquelle il est si difficile de mettre fin à ces « conflits » : lorsqu’il n’y a plus d’ennemi précis et déclaré, avec qui négocier ? qui combattre ? comment vaincre ? comment être sûr d’avoir vaincu ? et, donc, comment faire la paix ?
Pendant toute la période appelée « guerre froide », l’horizon indépassable de la diplomatie mondiale était la menace d’une guerre mondiale mettant aux prises les États-Unis et leurs alliés, d’une part, l’Union soviétique et les pays sous sa domination, de l’autre : les débats sans fin sur la destruction mutuelle assurée (MAD, en anglais, pour faire un joli jeu de mots) ont cessé subitement d’avoir un sens après la chute du mur de Berlin et la dissolution du pacte de Varsovie.
De 1945 à 1990, le défi sécuritaire restait simple – au moins dans sa définition. Comme Raymond Aron l’a montré, les relations internationales reposaient sur deux types d’acteurs : le diplomate et le soldat, titre d’un de ses ouvrages. Quand la diplomatie ne suffisait plus à réguler les relations entre deux États, le soldat prenait le relais. Pour reprendre la célèbre formule de Clausewitz, « la guerre était la poursuite de la politique par d’autres moyens ».

La menace pour la sécurité mondiale n’était plus celle d’un conflit ouvert entre deux grandes puissances, ce n’était donc plus la guerre, mais les conflits dits « périphériques ». De tels conflits avaient certes existé pendant la période de la guerre froide, parfois ou souvent instrumentalisés par les deux grandes puissances pour maximiser leurs gains sur l’ensemble de la planète, dans une perspective de jeu à somme nulle entre Américains et Soviétiques.
Mais, différence majeure entre l’avant et l’après-guerre froide, les « conflits périphériques » de l’après 1990 n’entraient plus dans une grille de lecture mondiale. Ainsi, la première vraie guerre qui a suivi presque immédiatement la fin de la guerre froide, celle due à la désintégration de la Yougoslavie et au refus serbe que cette désintégration se fît sans modification de frontières et de façon pacifique, n’était le reflet d’aucune rivalité américano-russe, et ne pouvait pas non plus être rattachée à un quelconque enjeu mondial. Il s’agissait bien d’une guerre civile – ou d’une guerre de « défédéralisation », si vous me permettez ce néologisme -, mais dont les conséquences n’ont pas pu être circonscrites aux belligérants : que l’on songe aux vagues de réfugiés, aux embargos, aux trafics pour les contourner qui ont fait la joie des mafias de différents pays de la région, belligérants ou non.
Les années 90-2000 paraissent, vues d’aujourd’hui, une sorte de transition entre un ordre bipolaire, celui de la guerre froide, analysé de façon lumineuse par Raymond Aron (encore lui !) dans « Paix et guerre entre les nations », et un désordre apolaire dans lequel nous vivons aujourd’hui.
De ce point de vue, le 11 septembre 2001 est emblématique de ce changement d’époque et de paradigme. Ces attentats nous montrent que nous sommes entrés, pour longtemps sans doute, dans une période où la frontière entre l’état de guerre et l’état de paix disparaît. La menace terroriste, qui affecte pratiquement tous les pays, est devenue le premier défi sécuritaire, bien loin du risque de conflit mondial.
Or le premier défi sécuritaire posé par le terrorisme est qu’il ne s’agit pas d’un ennemi, mais d’un moyen – un moyen de déstabilisation utilisé par un ennemi, généralement plus faible : le terrorisme est l’arme de ceux qui n’ont pas d’armée. Il est l’arme d’un ennemi qui se cache. Or il est impossible de faire la paix avec un ennemi qui ne se montre pas, ne fait pas la guerre ouvertement et ne souhaite pas négocier, mais qui tente, par une violence préparée en se cachant derrière le masque de la ruse, de faire trembler plus gros que soi. La menace terroriste entraine un nouveau type de conflictualité, et donc de résolution des conflits, ce qui a des conséquences sur l’action diplomatique.
Le terrorisme n’étant qu’un moyen d’action, il ne disparaîtra jamais – mais à défaut, il est possible, et indispensable, d’arrêter les auteurs d’actes terroristes et donc d’endiguer cette menace, par des moyens qui sont militaires (bien que nous ne soyons pas stricto sensu en guerre, car il ne s’agit ni d’une guerre interétatique, ni une guerre civile), policiers (car l’acte terroriste n’est terroriste que « par destination », en raison de sa revendication politique, alors que dans sa forme il s’assimile à un crime), judiciaires (puisque les crimes sont punis par le juge qui applique la loi) et diplomatiques (pour mettre en œuvre une coopération internationale afin de lutter contre les auteurs de tels actes et les prévenir).

Le second défi sécuritaire posé par le terrorisme est sa dimension globale, mondiale : parce que le monde est désormais sans frontière interne infranchissable, l’histoire des hommes est définitivement une. Ce qui se passe à Bamako a des conséquences pour Paris ou pour Buenos Aires. La mondialisation n’a rien de nouveau – on pourrait même dire que l’histoire des hommes n’est que l’histoire d’une longue mondialisation, car tous nos ancêtres n’ont jamais cessé de vouloir aller ailleurs, mus par de multiples motifs sur lesquels il n’est pas dans mon propos de revenir. Mais notre mondialisation est différente, parce qu’elle est faite, elle est un fait. Il en résulte que la menace sécuritaire n’est plus territorialement limitée – les attentats du 11 septembre l’ont montré – et qu’elle a des dimensions autre que l’opposition entre paix et guerre ou entre violence et pacification. En effet, les menaces sur la sécurité des hommes, de tous les hommes, ont des dimensions qui sont aussi d’ordre environnemental et elles ne sont pas dépourvues de lien, même s’il peut paraître ténu, avec la première source de violence, qu’est le terrorisme.
Aujourd’hui, le diplomate s’occupe donc de plus en plus de questions sécuritaires, dans un sens bien plus large qu’auparavant. Cela a mené, dans le système français que je connais et que je serai en mesure de vous présenter, à adapter notre outil diplomatique à ces nouveaux défis sécuritaires.

1) La sécurité comme objet du travail diplomatique
Si la sécurité est la matière première du travail diplomatique, il n’a pas eu véritablement à connaître de la nature du défi sécuritaire pour travailler correctement, tant que ce défi se limitait à l’option de la guerre.
La sécurité est une notion vague dès lors qu’il n’est plus possible d’en faire un synonyme parfait de la paix. S’il ne s’agit plus de la simple paix, la priorité est de définir ce qu’une société donnée tolère comme perturbation de son ordre habituel : en gros, chaque citoyen est-il prêt à vivre dans une incertitude plus ou moins grande sur les menaces pouvant peser sur sa vie, sa santé, sa prospérité, son bien-être… Le degré de sécurité exigé au sein d’une société, dès lors que l’on est sorti de l’alternative paix ou guerre, n’est pas définissable in abstracto et erga omnes – je veux dire pour toutes les sociétés de la planète, mais dépend de l’état d’esprit au sein de chaque société. Or ces menaces, dans un monde ouvert, dans un monde « mondialisé », viennent de plus en plus souvent de l’extérieur.
Donc, dès lors que la sécurité de son pays n’est plus menacée simplement par un ennemi étatique connu et déterminé, le diplomate doit connaître les multiples visages des menaces d’origine externe, pour les comprendre et saisir quels instruments il peut conseiller à son gouvernement pour y mettre fin ou les circonscrire.
Dans la multitude des menaces qui pèsent sur la tranquillité des sociétés, la plus visible, à défaut d’être la plus dangereuse tout le temps, et la plus mondialisée, est la menace terroriste.
C’est surtout, la principale menace d’ordre politique : en paraphrasant Clausewitz, que je citais tout à l’heure, on pourrait dire que le terrorisme est la continuation de la politique par d’autres moyens. C’est donc la première menace qu’il revient au diplomate de traiter.
Mais il existe d’autres menaces qui n’ont pas de dimension politique en soi (une pandémie, un afflux de réfugiés, la criminalité organisée), mais qui ont des conséquences et des implications politiques, voire une origine politique (les réfugiés viennent de pays effondrés ou en guerre civile ou en guerre, les pandémies se répandent plus facilement à partir de pays dont l’état est défaillant et circulent aisément entre de tels pays, les trafics internationaux, de stupéfiants notamment, profitent des faiblesses de certains États pour circuler librement ou du laxisme de certaines législations pour blanchir l’argent de leurs crimes) et qui peuvent être traités diplomatiquement, par une coopération entre les acteurs étatiques et multilatéraux afin de fournir un cadre législatif mondial.
Toutes ces menaces ne sont pas nouvelles en soi – le crime, les épidémies ou le terrorisme existent depuis des siècles -, mais, en raison de leur dimension mondiale, il n’est plus possible d’y apporter de réponse purement nationale, interne. Et toutes ces menaces déstabilisent l’ordre, interne comme international.
Or, l’objectif du diplomate est de rétablir l’ordre au niveau international, fût-ce en le modifiant après une perturbation donnée.
Il était perturbé par la guerre, il l’est par d’autres menaces.
Les traités de Westphalie, en 1648, d’une certaine façon, avaient fondé l’ordre international en distinguant la paix et la guerre et en imposant la distinction entre l’ordre interne, géré par chacun des États, et l’ordre international, devant faire l’objet de négociations entre les acteurs de cet ordre international que sont les États.
Depuis le début du XXème siècle, se sont développés les instruments destinés à renforcer cet ordre international en lui donnant la possibilité de traiter des menaces qui trouvent leur origine au sein même des États et qui ne peuvent être traitées par le seul instrument connu jusqu’alors, à savoir la guerre : on a vu que la volonté autrichienne, en juillet 1914, de traiter par la guerre ce qu’elle appelait le terrorisme serbe a abouti à la première guerre mondiale. On aurait sans doute pu trouver meilleur moyen, moins tragique pour l’humanité pour traiter cette menace…
C’est de cet immense carnage de la première guerre mondiale que date l’idée d’organiser politiquement les États – la SDN, puis, après son échec, les Nations unies -, afin que nous trouvions ensemble des réponses aux menaces. Puis, compte tenu de la variété des menaces, les organisations internationales thématiques ont fleuri et continuent d’être créées en permanence pour permettre aux États de lutter ensemble, avec plus d’efficacité, contre les menaces.

S’agissant du terrorisme, qui est devenu la menace principale à la paix et à la stabilité du monde, la première difficulté est posée par l’illégitimité du mode d’action terroriste, et, partant, l’illégitimité du terroriste lui-même – ainsi, le président Macron a dit, dimanche dernier à Bamako que l’on « ne pouvait pas à proprement parler de guerre car pour parler d’une guerre, il faudrait un ennemi digne de ce nom » alors que « nous avons chaque jour à affronter des terroristes, des voyous, des assassins ».
Dans les attentats de Paris, en novembre 2015, quels sont les ennemis ? les terroristes qui ont agi ? Ils sont tous morts ce jour-là. Et tel était d’ailleurs leur but. Donc les commanditaires ? les inspirateurs ? les organisateurs ? Le président Hollande avait considéré, quelques jours après, qu’il y avait un ennemi et que celui-ci était l’organisation dite État islamique, organisation qui nous faisait une sorte de guerre depuis le territoire que cette organisation dominait en Syrie et en Irak.
Mais comme le terroriste est un moyen au service d’une fin qui est politique, la frontière peut être floue entre groupe terroriste et groupe rebelle. D’ailleurs, cette distinction ne relève pas nécessairement d’éléments objectifs : lors de la guerre d’Algérie, les gouvernements français ont considéré le FLN comme une organisation terroriste, jusqu’au moment où, l’indépendance de l’Algérie étant apparue comme la seule issue, pour des raisons politiques intérieures françaises, le FLN a soudain été perçu et donc traité en « groupe rebelle » avec lequel il devenait soudain possible – et même indispensable – de négocier.
En sens inverse, en 2012 la communauté internationale réfléchissait à discuter avec Iyad Ag Ghali (groupe Ansar Eddine), au nom de la distinction entre « groupes armés terroristes » et les « groupes armés signataires » au Nord du Mali. Mais dès lors qu’Iyad ag Ghali a utilisé l’instrument du terrorisme pour tenter de parvenir à ses fins politiques, son combat est devenu illégitime, il est devenu lui-même illégitime et il n’a plus été considéré comme légitime de négocier avec lui.
Distinguer les terroristes des groupes rebelles est donc un acte politique, mais cela nécessite aussi une connaissance fine du terrain.
L’expertise du diplomate est première : il travaille sur place et rencontre les acteurs, lorsque c’est possible sans risque pour sa vie – ce qui n’est pas le cas, par exemple, au Nord du Mali ou en Syrie. S’il peut rencontrer les groupes rebelles, il ne peut en revanche pas rencontrer les groupes que son gouvernement qualifie de terroristes. Ce sont alors d’autres acteurs de l’État qui apportent au diplomate les renseignements, dont il va dès lors dépendre pour faire son analyse. Cela requiert une coordination étroite et une relation de confiance solide entre diplomates et agences de renseignement, car c’est à partir de ces renseignements que le diplomate va pouvoir exercer son travail d’analyse et de proposition d’action à son gouvernement pour traiter la menace terroriste et définir l’action à mener face aux groupes terroristes.
Les réponses au défi terroriste, une fois que celui-ci a été défini, sont de divers ordres : militaire, policier, judiciaire et diplomatique.
Le diplomate dispose de la possibilité d’organiser la riposte au niveau international – c’est d’ailleurs son principal travail.
S’il n’existe aucune définition internationale consensuelle du terme de « terrorisme » - nous avons vu que le terroriste répond à une définition plus politique qu’objective, il est donc normal ou, disons, compréhensible, que des comportements soient qualifiés de terrorisme par certains (les cibles de ces actions) et de libérateur par d’autres (les auteurs de ces actes) -, les diplomates ont rusé : à défaut de s’entendre sur ce qu’est un terroriste, la communauté internationale a réussi à se mettre d’accord sur la condamnation de principe des actes terroristes et à créer des instruments internationaux pour lutter contre leurs auteurs.
Des régimes de sanctions ont été adoptés au fil des ans par le Conseil de sécurité des Nations unies pour gêner le développement : gel des avoirs, interdiction de voyager, publication de listes d’organisations et de personnalités considérées comme terroristes. Au sein de l’Union européenne, nous avons également étayé notre réglementation interne aux 28 États membres, permettant de cibler sans doute plus d’organisations et de personnes – notamment des organisations qui n’ont pas de dimension autre qu’européenne, mais également des organisations qui ne sont pas considérées de façon unanime par la communauté internationale comme terroristes.
La communauté internationale a aussi mis en place des outils internationaux pour lutter contre le financement du terrorisme.
Le renforcement de la coopération internationale, pour endiguer la menace terroriste passe aussi par la coopération en matière de sécurité, ce qui est une action de plus en plus importante d’une ambassade :
-  formation et équipement des forces de défense et de sécurité ;
-  échange de renseignements pour traquer les terroristes : les échanges que nous avons avec les pays du Maghreb sont essentiels pour éviter des attentats en France et dans ces pays ; de même, les combattants français en Syrie constituent une menace pour la France, ce qui requiert une étroite coopération avec les pays de transit (dans mon poste précédent, en Bulgarie, frontalière de la Turquie, la coopération entre services de renseignements et de police français et bulgares était permanente dans ce domaine). Ils permettent aussi de lutter contre la criminalité organisée.
-  coopérations opérationnelle : on peut citer en exemple les opérations conjointe Barkhane – Burkina Faso – Mali, mais aussi la force conjointe du G5 Sahel, décidée depuis plusieurs mois, dont le concept opérationnel a été avalisé par l’Union africaine en avril et qui a été adoubée par le Conseil de sécurité des Nations unies en juin. Ce type d’action de coopération nécessite qu’un cadre juridique soit défini pour la participation de soldats étrangers sur le sol national : c’est ce qui a été fait en janvier 2015, pour les troupes françaises présentes au Burkina Faso, ou dans le document signé récemment prévoyant et encadrant le droit de poursuite entre Burkina, Mali et Niger, dans le cadre de l’autorité du Liptako-Gourma.

2) Adaptation de l’outil diplomatique français aux défis sécuritaires
Fatalement, la modification du besoin politique entraîne une adaptation de l’outil diplomatique et administratif pour qu’il soit plus en mesure de répondre aux menaces.
Depuis une vingtaine d’années, de nombreuses mesures ont été prises en France pour tenter d’être plus efficaces.
Ainsi, au sein même du quai d’Orsay et dans les ambassades, les diplomates et les « sécuritaires » travaillent de plus en plus ensemble : alors qu’il existait des attachés de police (ou de gendarmerie) essentiellement chargés de mener des actions de coopération, ceux-ci se sont transformés en « attachés de sécurité intérieure », et leur objectif général est ce que l’on appelle le « retour en sécurité intérieure », ce qui signifie que leur action doit permettre d’améliorer la sécurité du territoire français. Vous voyez donc qu’il s’agit alors beaucoup plus d’échanges de renseignements et de coopération opérationnelle que d’une simple coopération de formation.
De la même façon, le rôle des attachés de défense n’est plus seulement d’être le conseiller militaire de l’ambassadeur ou d’organiser une coopération de formation au bénéfice des militaires du pays où il réside, mais de renforcer le lien entre les états-majors des armées, d’échanger des informations, des analyses, d’organiser, si nécessaire, des actions opérationnelles en coordination avec ses autorités à Paris et les autorités de son pays de résidence…
La direction de la coopération militaire et de défense, créée au sein du ministère des affaires étrangères en 1999, est devenue, en 2007, la direction de la coopération de sécurité et de défense, et englobe donc les actions menées aussi bien par les attachés de défense que les attachés de sécurité intérieure.
Au sein de la direction des affaires stratégiques, une sous-direction a été créée, également dans les années 2000, chargée de la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée tandis qu’une autre a la charge de la cybersécurité.
Enfin, pour assurer la sécurité des emprises diplomatiques et des diplomates eux-mêmes à l’étranger, une sous-direction de la sécurité diplomatique a été créée, qui a été transformée en direction au début de cette année.
De même, de plus en plus de conseillers diplomatiques et de services d’analyse des relations internationales dans les ministères sécuritaires : après la création de la délégation aux affaires stratégiques du ministère de la défense, dans les années 1990, cette délégation a été transformée en direction générale. Dirigée par un diplomate et composée de civils, souvent des universitaires et spécialistes de certaines régions du monde, elle est destinée à apporter une expertise politique, sociologique, anthropologique… au ministère de la défense et assurer une meilleure coordination avec les analyses politiques portées par le ministère des affaires étrangères.
Au sein de la direction générale de la sécurité extérieure, une direction de la stratégie a été créée à la fin des années 1980, dirigée par un diplomate. La DGSE elle-même désormais confiée à un diplomate.
Des conseillers diplomatiques ont été systématiquement nommés auprès des ministres de la défense, de l’intérieur et de la justice.
Enfin, des conseillers politiques dans les opérations extérieures ont été nommés auprès des commandants des forces militaires françaises à l’étranger et ces conseillers politiques sont de plus en plus souvent des diplomates. C’est d’ailleurs le cas de la deuxième conseillère de l’ambassade de France à Ouagadougou.

Différence majeure avec la guerre (encore que les guerres totales du XXème siècle aient également fait des civils leurs cibles), la menace terroriste touche également voire surtout des populations civiles. La responsabilité de l’Etat étant d’assurer la sécurité des membres de la collectivité nationale, le phénomène de l’expatriation a entraîné un élargissement de la zone de responsabilité de l’Etat, et donc de ses représentants, à l’égard des membres de la communauté nationale disséminés de par le monde, aux nationaux expatriés.
Depuis une quinzaine d’années, la France s’est donc dotée d’un site « conseils aux voyageurs », copiant en cela ce que faisaient déjà d’autres services diplomatiques, afin d’informer les ressortissants français des risquent qu’ils peuvent courir dans tous les pays. La menace et les risques ne sont pas les mêmes selon les pays, naturellement, mais également selon les nationalités : là où un Français pourra se sentir en sécurité, un ressortissant d’un autre État pourra être considéré comme une cible, et inversement.
La rédaction de la fiche conseil aux voyageurs est un exercice compliqué, qui doit être géré par des diplomates. L’évaluation de la menace exige un recueil d’informations par l’ambassade, puis une analyse et une validation interministérielles. C’est donc un processus interministériel et inter-services complexe, où collaborent les diplomates, les militaires, les agences de renseignement et les experts de la sécurité. In fine, après les remarques ou les propositions de l’ambassade, c’est le ministère des affaires étrangères qui tranche, plus précisément le centre de crise et de soutien, créé à la fin des années 2000.
Ce Centre de crise gère la sécurité de nos ressortissants à travers le monde, centralise les informations en cas de crise – quelle que soit sa nature : politique ou environnementale (raz-de-marée, incendies, tremblement de terre…) – et aide les ambassades, qui doivent elles-mêmes avoir constitué une cellule de réponse téléphonique en cas de crise, à définir ce qui doit être dit et à qui.
Si les ressortissants français sont potentiellement des cibles, il est une catégorie particulière de ressortissants qui peuvent constituer une cible de meilleur choix : les diplomates, puisqu’ils sont les représentants de l’État. Nous sommes donc de plus en plus concernés par la question de notre propre sécurité et par celle de l’information que nous échangeons avec notre capitale.
Notre sécurité physique est donc prise en compte par le ministère. Voici une quinzaine d’années, une sous-direction de la sécurité diplomatique a été créée, érigée en début d’année en direction au début de l’année 2017. Elle a la charge de définir le degré de sécurité exigé dans un pays donné et pour les bâtiments abritant les services de l’État, les mesures à prendre pour atteindre ce degré. Là encore, il s’agit d’un travail en collaboration avec l’ambassade, car une ambassade n’est pas une banque et ne saurait être transformée en bunker : il y a donc un équilibre à trouver entre la sécurité de l’emprise diplomatique et des agents, et l’ouverture au pays hôte, puisque le rôle d’une ambassade – c’est encore plus vrai de la résidence de l’ambassadeur – est de recevoir les acteurs du pays d’accréditation.
La confidentialité de l’information a toujours été capitale – et ce n’est pas récent : les exemples de codification se retrouvent déjà dans des documents datant de plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Compte tenu de l’extension des moyens d’information à notre disposition, la cybersécurité est devenue un enjeu en soi : aujourd’hui, le diplomate se doit d’être plus prudent que jamais. Avant le départ en poste, nous recevons des consignes pratiques pour limiter les risques (ne pas utiliser des clés USB offertes pour éviter les virus, ne pas ouvrir les PJ dans les courriels suspects, rester discrets sur les réseaux sociaux…).

L’infinie variété des défis sécuritaires et les changements incessants du monde imposent une formation adaptée et permanente des diplomates : diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris en 1986, l’essentiel de ma formation universitaire a donc porté sur une période, celle de la guerre froide, révolue quelques mois à peine après mon admission au concours du ministère des affaires étrangères en mai 1989.
La diplomatie de mon pays a tenté de s’adapter – et, je crois, y a plutôt réussi - à ces transformations du monde, en renforçant les services destinés au recueil d’informations et à l’analyse des menaces, professionnalisant et renouvelant aussi la formation des diplomates, en début et en milieu de carrière, et en la concentrant sur les aspects nouveaux de ces menaces. C’est un travail permanent, qui ne risque donc pas de s’arrêter de sitôt.
Les 72 heures que vous allez passer à débattre de divers sujets intéressant votre métier de diplomates sont un exemple de ce travail de réflexion et de remise en cause permanentes de notre vision du monde, nécessaire pour mieux comprendre les défis sécuritaires d’aujourd’hui et, plus généralement, les défis qui se posent à nos gouvernants, dont la plupart ne trouveront de solution que dans une coopération internationale toujours renforcée, qu’elle soit bilatérale ou multilatérale.
Je vous remercie."

A Ouagadougou, le 6 juillet 2017
Institut des hautes études internationales

Dernière modification : 10/07/2017

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