Interview de l’ambassadeur dans L’Observateur Paalga

L’élection d’Emmanuel Macron, les opérations militaires françaises au Sahel ainsi que d’autres sujets d’actualité ont été passés en revue par l’ambassadeur français au Burkina, Xavier Lapeyre de Cabanes, lors de l’interview qu’il nous a accordée le 11 mai 2017 dans ses bureaux de Koulouba sis au centre-ville de Ouagadougou. Près de huit mois après sa prise de fonction, ce diplomate qui vient tout droit de la Bulgarie, son dernier poste, en a profité pour dévoiler son goût pour les saveurs locales comme le poulet bicyclette.

Entretien réalisé par
San Evariste Barro
Hugues Richard Sama

L’Observateur Paalga : La récente campagne présidentielle française a été marquée par des révélations sur les casseroles de certains candidats, notamment François Fillon et Marine Le Pen. Est-ce que ces scandales n’ont pas écorné l’image de la France, de sa classe politique ?
L’ambassadeur : Les seuls endroits où il n’y a pas de scandale, c’est les pays non démocratiques et qui n’ont ni de justice ni de presse indépendante. S’il y a des scandales, c’est le signe que la presse et la justice sont indépendantes. Mais tant que la justice n’a pas statué, on ne peut rien affirmer sur ces soupçons. En France, on a une presse libre et un système judiciaire qui fonctionne bien et je ne suis pas très inquiet. Et cela ne va pas abimer l’image de la France, au contraire, c’est plus à l’honneur de notre pays de démontrer que la presse est indépendante et qu’elle est capable, même pendant la campagne électorale, de diffuser ce genre d’informations.

L’Obs. : Est-ce que ces médias n’ont pas contribué, en définitive, à l’élection d’Emmanuel Macron ?
L’amb. : Les électeurs, qui sont les seuls personnes qui décident de leurs votes, s’informent et utilisent les informations qui sont à leur disposition. Cela peut avoir joué et, dans ce cas, ils ont estimé que certains candidats n’étaient pas dignes de confiance. C’est peut-être cela que ça traduit, mais on ne peut pas en être sûr.

L’Obs. : Qu’est-ce qui va fondamentalement changer dans les relations franco-burkinabè après l’élection de Macron ?
L’amb. : Les relations ne devraient pas fondamentalement changer. Je pense que l’une des choses qu’on peut dire, même si le président de la République n’a pas encore pris fonction, et même si on ne sait pas qui va être le ministre des Affaires étrangères, le Premier ministre…, le ministre de la Défense… on peut penser, sans trop se tromper, que le président Macron devrait continuer la politique de la France à l’égard du Sahel en général et du Burkina Faso en particulier comme son prédécesseur immédiat, et comme tous ses autres prédécesseurs depuis fort longtemps. Proximité avec le pays, poursuite de l’aide au développement, coopération universitaire dense, coopération culturelle, soutien aux forces de défense et de sécurité du Burkina Faso et des pays de la région pour lutter contre les groupes terroristes.

L’Obs. : Malgré sa défaite, Marine Le Pen a quand même engrangé plus du
double de voix que son père en 2002. Le Front national n’est-il pas devenu aujourd’hui une grande force politique en France capable de prendre un jour le pouvoir ?

L’amb. : On peut tout imaginer dans une élection mais on se rend compte que
le Front national est incapable de faire des coalitions avec des partis qui lui permettraient d’avoir la majorité absolue des voix, c’est plutôt bon signe. Tant qu’il est ce qu’il est, un parti extrémiste, anti-européen, avec les problèmes que ses positions politiques posent, il lui sera difficile d’obtenir suffisamment de voix pour arriver au pouvoir.

L’Obs. : Au Burkina, la candidate frontiste a même recueilli lors du second tour 84 voix. Qu’est-ce qui peut expliquer que même chez les Français de l’étranger Marine Le Pen arrive à trouver des électeurs ?
L’amb. : 84 voix, cela peut paraître un grand nombre, mais c’est un peu moins de 10% des électeurs français du Burkina Faso. A l’étranger de façon générale, les Français ont voté à 93% pour Macron et cela veut dire que les Français de l’étranger comprennent mieux les dangers que fait courir le Front national et les avantages d’une France ouverte sur le monde comme le défendait le président élu. C’est quand même beaucoup moins, en pourcentage de voix, que ce qu’elle a obtenu au total.

L’Obs.  : Avec l’élection de Macron qui se définit comme n’étant ni de gauche ni de droite, n’est-on pas en train d’assister à une recomposition du paysage politique français avec ces crises qui secouent déjà les grands partis traditionnels ?
L’amb. : C’est l’analyse qu’a faite Emmanuel Macron avant d’être candidat à la présidence de la République. De son point de vue, il y avait une sorte d’absurdité dans le système politique très cloisonné entre la gauche et la droite sans suffisamment de capacité de discuter ensemble, ce qui entraînait chacune des deux parties vers ses extrêmes,. Mais cela empêchait les gens qui étaient plus centristes à droite comme à gauche de travailler ensemble. Ce qui est en train de se faire peut-être aujourd’hui, c’est en tout cas l’objectif du président Macron maintenant. Il va essayer de recomposer la vie politique française et le système des partis politiques à partir de ce qu’on pourrait appeler un changement très fort, un bouleversement qui s’est produit avec ce dernier scrutin présidentiel.

L’Obs. : L’un des défis pour Emmanuel Macron, c’est déjà se constituer une majorité parlementaire pour mener à bien ses réformes. Mais le risque d’une cohabitation est bien réel.
L’amb. : Tout peut arriver. C’est une question hypothétique, on verra bien ce qui se passera. Je ne peux pas deviner.

L’Obs. : L’un des succès majeurs de François Hollande hors de l’Hexagone concerne le domaine sécuritaire, à travers les interventions militaires en Afrique. Est-ce que vous pensez que Macron sera aussi “guerrier” que son prédécesseur ?
L’amb. : On n’est pas guerrier par plaisir ou par nature. Ce sont les circonstances qui ont imposé au président Hollande ou qui l’ont poussé, à partir de l’analyse qu’il faisait de la menace, à intervenir au Mali pour restaurer l’État malien qui était menacé d’écroulement. Cette politique a un coût financier, bien sûr, mais aussi, et surtout en vies humaines. Une vingtaine de nos compatriotes sont décédés sur le champ de bataille pour assurer la protection du Mali et la lutte contre les terroristes dans les pays du Sahel. Et l’objectif de la France, c’est évidemment, à terme, dès que ce sera possible, de partir lorsque ses amis que sont le Mali, le Burkina Faso, le Niger, etc. n’auront plus besoin d’elle. A ce moment-là, nos soldats partiront.

L’Obs. : Mais avec les morts de soldats qu’on enregistre sur le terrain, l’opinion publique française ne risque-t-elle pas de demander la fin des opérations militaires au Sahel ?
L’amb. : Je pense que nos compatriotes ont quand même une certaine vision du monde qui n’est pas simplement rétrécie à la France. C’est pour ça, sans doute, qu’ils admettent qu’on puisse payer ce coût, ce prix du sang comme on le dit, et que pour notre sécurité globale, il faille parfois faire des sacrifices pour assurer la sécurité des pays amis car, quand ils sont déstabilisés, menacés, affaiblis, la menace remonte jusque chez nous en France. Je n’ai jamais vu ou lu grand chose en France contre l’opération française au Sahel et contre les opérations Serval et Barkhane. C’est dire que nos compatriotes sont plutôt favorables à ces opérations parce qu’elles ont une raison d’être que nos compatriotes comprennent. Ils savent pourquoi nous faisons ce sacrifice.

L’Obs. : Un groupe, particulièrement, règne sur le Sahel burkinabè : Ansarulislam avec le prédicateur Malam Dicko. Est-ce qu’aujourd’hui l’élimination de ce groupe et de son chef est une des priorités de Barkhane ?
L’amb. : Je ne peux pas vous dire.

L’Obs. : On pose la question parce qu’après l’opération Bayard, le commandant de Barkhane a été reçu en audience par le président du Faso. D’aucuns pensent que cette opérations aurait permis de tuer Malam Dicko et que l’information est gardée secrète.
L’amb. : Sur ce point je ne commenterai pas. Mais le fait que le président du Faso ait reçu le général François-Xavier de Woillemont, c’est une très bonne chose. J’en remercie le président du Faso parce que ça nous aide à améliorer la coopération entre la France et le Burkina Faso dans le cadre de la lutte antiterroriste puisque c’est l’objectif unique de notre coopération sécuritaire. On a déjà eu plusieurs opérations menées ensemble, avec l’armée burkinabè et l’armée malienne, l’opération Panga, l’opération Bronco qui vient de se terminer. Et nous le ferons jusqu’à ce que ça ne soit plus nécessaire.

L’Obs. : Est-ce que Barkhane est partie pour s’enraciner ?
L’amb. : On espère que non. L’objectif est que le plus tôt possible, on puisse partir. Cela dépendra aussi de la situation locale et de la capacité des forces locales qu’elles soient nationales ou multinationales à faire tout le travail absolument seules.

L’Obs. : Cela fait huit mois que vous êtes au Pays des hommes intègres, quelle analyse faite vous de la situation politique nationale marquée par le débat sur la réconciliation nationale ?
L’amb. : C’est un débat qui est légitime, il est normal de parler de cela après une insurrection populaire, un changement de pouvoir soudain, puis une
tentative de coup d’État violente. Bref, c’est parfaitement normal qu’il y ait un tel débat pour savoir comment on fait pour tourner la page du passé. Il y a un procès en cours pour juger les précédentes autorités à qui la justice fait un certain nombre de reproches. Je regarde cela comme un observateur, je n’ai pas de commentaire à faire.

L’Obs. : De votre ancien poste en Bulgarie au Burkina maintenant, qu’est ce qui a fondamentalement changé en dehors du climat ?
L’amb. : Je suis passé d’un pays qui commence par B.U.L à un autre qui commence par B.U.R. (Rires). Tout a changé. Je ne suis pas dans le même continent et les relations sont complétement différentes. Un exemple, la Bulgarie qui est un petit État de l’Union européenne, a 7 millions d’habitants et c’est l’économie la plus pauvre de l’Union. Il n’y a qu’une seule action de coopération décentralisée entre la France et la Bulgarie. Il n’y a qu’une seule ville en France qui est jumelée avec une autre en Bulgarie, alors qu’ici, il y en a une centaine. Donc, les relations d’État à État et de société à société sont complètement différentes. Il y a, comme vous le dites, le climat aussi qui change. (Rires).

L’Obs. : Parmi vos prédécesseurs, Maurice Portiche pratiquait du Taï Chi alors qu’Emmanuel Beth faisait du saut para. Et vous, quelles sont vos distractions à Ouagadougou ?
L’amb. : J’ai la chance d’avoir une très belle résidence. Le matin, je fais le tour du parc, ce qui me permet de me mettre en forme. Ensuite, je termine dans la piscine pour me rafraîchir un peu. Sinon je sors, je vais au restaurant, au cinéma et je lis des livres.

L’Obs. : Avez-vous goûté le poulet bicyclette ?
L’amb. : Oui j’aime bien ça. Pour quelqu’un qui aime se déplacer à vélo, même si
c’est à Paris plutôt qu’à Ouagadougou, j’ai un penchant naturel pour le poulet-bicyclette !

L’Obs. : A la résidence ?
L’amb. : Non. A l’extérieur.

Dernière modification : 15/05/2017

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