Discours à l’occasion de la remise de la Légion d’Honneur au Pr. Youssouf Drabo (29/09/17)

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Discours de M. l’ambassadeur de France

Monsieur le professeur,

C’est un grand et terrible honneur pour moi que de devoir vous remettre, dans quelques instants, les insignes d’officier dans l’ordre de la Légion d’honneur.
Ce n’est pas parce que vous êtes colonel-major, quoi que ce grade en dise beaucoup sur vos mérites militaires et la reconnaissance par vos autorités et quoi qu’à l’issue d’une année de service militaire je n’aie pas réussi à atteindre de grade plus élevé que celui de caporal-chef, ce dont je me contente assez bien. Je précise que ce n’est pas cet échec à aller plus haut qui m’a dissuadé de la carrière militaire, mais c’est un autre sujet et je m’égare.

Ce ne sont pas non plus les quelques années qui me séparent de vous et qui vous font mon aîné, quoi qu’être le « petit frère » impose le respect des aînés, plus encore sous ces latitudes que sous celles où je suis né, et où je suis né quatrième et dernier de ma famille, faisant de moi, ad vitam aeternam, le petit frère. Je suis donc habitué à cette position que je ne quitterai jamais.

Non, ce qui m’émeut plus particulièrement, c’est votre profession. Votre autre profession, pas celle de militaire, mais celle de médecin.
En effet, j’ai une connaissance intime du métier de médecin, pour avoir grandi entouré de deux médecins, avoir passé des heures à attendre que ma mère sorte du bloc où elle avait « poussé la seringue », selon sa propre expression (elle était anesthésiste) ou avoir écrit, sous la dictée, les résultats d’analyses des patients de mon père que tel laboratoire pharmaceutique voulait lui communiquer sans attendre et, pour ce faire, il n’y avait alors que le téléphone, et il n’était pas vraiment portable : c’est donc à la maison que les laborantins appelaient. Et, étant donc le « petit frère », je fus longtemps préposé à jouer les standardistes, mes aînés ayant de plus nobles occupations sans doute. Ces résultats se terminaient invariablement par « éosino 2, baso zéro », ou l’inverse, vous ne m’en voudrez pas de confondre et d’avoir oublié. Malgré la régularité et la fréquence de ces séances d’écritures imposées, je crois n’avoir jamais compris de quoi il s’agissait.
Mais je me suis encore égaré et je vous prie de m’en excuser.

Ces préliminaires achevés, vous comprendrez donc que je sois ému à l’idée de décorer un médecin. Car enfin, sans qu’ils n’aient jamais atteint votre niveau dans leur profession, le métier de mes parents m’est toujours apparu comme inatteignable, non pas tant parce qu’il impose de voir des malades (encore que…), mais plutôt parce que l’esprit scientifique et la somme de connaissances qu’il impose pour pouvoir l’exercer me paraissaient – et me paraissent encore - insurmontables.
Votre carrière – votre double carrière, devrais-je dire, de médecin et de militaire, voire votre triple carrière, si j’ajoute celle d’enseignant, ou quadruple, car il ne faut pas omettre celle qui pourrait presque arriver en premier, celle de chercheur – votre carrière, disais-je, a donc de quoi impressionner quiconque n’a pas eu de parents médecins. Alors si vous ajoutez cette particularité…

Votre carrière de militaire commence très jeune. A 12 ans, pour être précis. Car à cet âge, vous intégrez le prytanée militaire de Kadiogo, où vous obtiendrez brillamment votre baccalauréat scientifique, avant de partir, à 19 ans, rejoindre le Maroc où vous allez étudier pendant 8 ans à l’université Mohammed V avant d’obtenir votre doctorat puis de valider votre spécialisation en médecine interne, toujours à Rabat.
En 1990, onze ans après avoir quitté la Haute-Volta, vous rentrez au Burkina Faso et vous êtes affecté au service de santé des armées, comme directeur régional de la 6ème région militaire, puis, un an après, vous devenez directeur de l’école de santé des sous-officiers du service de santé. Trois petites années se passent pour que vous soyez nommé chef de service de médecine interne au CHU Yalgado Ouédraogo de Ouagadougou, et encore deux autres plus tard, vous êtes nommé professeur agrégé, étant le ainsi le plus jeune professeur agrégé d’Afrique. Nous sommes alors en 1996 – je le précise pour ceux qui n’auraient pas bien suivi ou pas réussi à faire le calcul de ces années après, ces années qui passent et ces années plus tard.
Enfin, depuis 2003 vous êtes professeur titulaire de médecine interne et chef du département de médecine de l’UFR des sciences de la santé.
Cette carrière, ainsi brièvement résumée, serait déjà brillante.

Mais vous ne vous êtes pas contenté d’exercer ces fonctions.
Vous avez aussi ou surtout été, et vous êtes encore, un chercheur de rang mondial en matière de lutte contre le sida et le diabète.
Comme chercheur et médecin, vous avez permis au Burkina Faso de développer une expertise clinique et thérapeutique du diabète, contribuant à créer un service d’endocrinologie et de diabétologie au sein de l’hôpital Yalgado Ouédraogo et à lancer des journées biennales de diabétologie au Burkina, rendez-vous important de la communauté scientifique et médicale de votre pays – et même au-delà.
Dans le domaine du sida, vous avez créé un secteur d’hospitalisation dédié à la prise en charge des personnes vivant avec le virus d’immunodéficience humaine alors que la prévalence de la maladie est importante au Burkina Faso, à la fin des années 1990.
En 2003, votre ténacité permet de créer le diplôme inter-universitaire de prise en charge des personnes vivant avec le VIH à Ouagadougou, premier en Afrique, grâce à une collaboration active avec l’université Pierre et Marie Curie et de nombreux experts de centres hospitalo-universitaires français. Ce diplôme inter-universitaire a permis de former une centaine de professionnels d’une vingtaine de pays d’Afrique francophone.
Loin de vous contenter de cette action, vous créez, en 2007, le réseau africain des formations sur le VIH/sida, réseau francophone regroupant les initiatives de formation sur le continent dans ce domaine, qui est une organisation régionale africaine ayant son siège à Ouagadougou. Vous êtes d’ailleurs membre de nombreuses sociétés savantes dans le domaine du VIH, dont l’Agence nationale française de recherche sur le sida.
Enfin, la même année, vous ouvrez le premier hôpital de jour pour les malades du sida.

J’allais oublier – mais vous ne m’en voudrez pas, car il est difficile de ne rien oublier dans une carrière aussi riche qu’on n’imagine pas qu’une seule vie suffise – que vous dirigez ou avez dirigé d’autres institutions de soins : la direction du service médical de l’Assemblée nationale de votre pays, la clinique de médecine interne du centre médical du camp « Général Lamizana » et la direction centrale du service de santé des armées, comme adjoint du directeur.
Pour toutes ces raisons, monsieur le professeur, au nom du Président de la République française, je vous remets les insignes d’officier dans l’ordre national de la Légion d’honneur.

Discours du Pr. Youssouf Drabo

La cérémonie qui nous réunit ce soir est pleine d’émotions, de fierté légitime mais également de messages et de symboles importants.
Cette décoration et cette cérémonie mettent en lumière en mon avis au moins trois éléments.
Elles magnifient en premier lieu l’amitié et la coopération. L’amitié entre 2 pays : la France et le Burkina Faso. Une amitié de la France à travers les hommes qui la représentent au-delà de ses frontières, qui œuvrent inlassablement à être ses dignes fils et filles, ses dignes représentants aux côtés des Burkinabè notamment les plus fragiles et les plus vulnérables, ceux qui sont le plus dans le besoin et qui n’ont parfois besoin que d’un petit coup de pouce, qu’on leur apprenne tout simplement à pêcher.Cette amitié a été concrète par les liens professionnels et humains forts que nous avons tissés avec les collègues et collaborateurs français ici au Burkina ou dans divers domaines en France. C’est sur cette base qu’avec mon ami Jean Baptiste Guiard Schmid nous avons bâti toute la collaboration et la coopération qui nous ont permis d’engranger tous les résultats dont nous pouvons être légitimement fiers. C’est aussi cette amitié qui nous réunit aujourd’hui vous tous qui avez accepté d’être présents.

Cette décoration et cette cérémonie magnifient en second lieu l’engagement et la détermination dans le travail. D’autres parleront de sacerdoce ou de mission. En effet, nous devons toujours considérer toute œuvre à nous confiée comme une mission et dans cette mission comme nous l’ont si souvent rappelé nos guides spirituels nombreux ce soir ici, nous devons être sel et lumière du monde. Et en Médecine, c’est tous les jours que face à la douleur, à la crainte, au désespoir parfois, bcp de patients perdent goût à la vie. La douce saveur de vivre devient pénibilité et souffrance et le médecin que je suis, tente ou a tenté de donner un peu de sel …d’être le sel, pour soulager, consoler, accompagner et contribuer à la guérison. Dans d’autres cas, c’est le trou noir d’un horizon invisible ou inaccessible. Et le médecin doit éclairer, apporter cette étincelle de vie et de joie sur les visages et dans les cœurs. Cette mission est exaltante mais oh combien difficile tant elle est semée d’embuches, d’échecs et de leçons apprises.

C’est pour cela que nous nous sommes engagés auprès des personnes vivant avec le VIH au moment où nous étions démunis face à la maladie. Nous avons refusé ensemble avec des amis dont certains ici présents ( j’ai déjà cité JB)de céder à la fatalité. En effet, un célèbre chirurgien Henri Laborit disait : Confronté à une épreuve, l’homme dispose de 3 choix : 1) combattre ; 2) ne rien faire ; 3) fuir. Nous nous avons décidé de combattre. Nous avons décidé de rendre possible ici chez nous les médicaments, les soins de qualité aux mêmes standards que dans les pays du Nord. Nous avons contribué à la recherche en vue de trouver des meilleures modalités de prévention et de traitement des malades. Nous avons mobilisé toutes les énergies et les moyens de notre réseau et nous avons réussi à faire du Burkina Faso le porte-drapeau de la formation et de la prise en charge des patients infectés par le VIH.
Enfin cette décoration magnifie Celui par qui tout est possible. Loin de moi, cette propension à réciter les mêmes litanies concernant notre pays mais en jetant en regard en arrière sur mon parcours je ne peux s’empêcher de faire certains constats : me voici issu d’une famille certes courageuse, battante, très honorable mais combien modeste. En tout cas elle n’avait rien pour attirer le regard. Il en est de même de mon fier village du beau sourou. Que dire alors de ce pays d’hommes et de femmes qui n’ont peut-être rien d’autre à offrir que leur intégrité, leur fierté et leur humilité.

C’est ainsi que chaque fois que lors de mes missions, la grâce m’est offerte de me retrouver dans des lieux aussi célèbres que mythiques comme Paris et la Tour Eiffel, Rio et Copa Cabana, les chutes du Niagara, les grattes ciel de Dubaï ou Robben Island au Cap et j’en passe…, je me suis souvent demandé pourquoi moi ?
C’est ce même sentiment qui m’anime aujourd’hui à la réception de cette décoration.
Vous me permettrez excellence Monsieur l’Ambassadeur, messieurs les ministres, chers amis de rendre Grâce à Dieu qui m’a fait la grâce d’être honoré ce soir par la France.

Je voudrais en cet instant solennel dédié cette distinction à celle qui m’a toujours accompagné depuis étudiant jusqu’à ce jour. Confident de tous les instants, conseillère avisée et soutien indéfectible, elle a été de tous les combats, de toutes les insomnies et de toutes les victoires. Ma chère épouse cette décoration est aussi la tienne car sans toi elle n’aurait pas été possible.

Je la dédie également à nos enfants absents ce jour mais fiers là où ils sont. Puisse-t -elle les inspirer et guider leurs pas.

Je la dédie à mes Maîtres représentés ici, eux qui m’ont encadré, orienté et formé
Je voudrais vous remercier vous tous qui avez sacrifié de votre temps pour être présents ce soir.

Je remercie particulièrement Messieurs les Ministres pour le soutien et l’amitié. C’est aussi la reconnaissance du travail remarquable de votre département.
Mes remerciements vont à la hiérarchie militaire avec en tête le Gl chef d’État Major Général des Armées, les Généraux et chefs d’État-major d’armées, les officiers du SSA.

Merci au Président de l’Université, à la direction de L’UFR/SDS, aux collègues Professeurs, enseignants et médecins et personnel du CHU/YO
Ma reconnaissance au Directeur Général du CHU/YO et à tous ses collaborateurs.
Chers amis, chers parents, chers frères et sœurs, je vois votre joie et votre fierté car cette distinction est pour vous aussi et je vous remercie pour votre présence.
Pour terminer, je voudrais remercier la France et le Président de la République pour l’honneur qui m’est fait. C’est un cap qui est donné. En effet, cette décoration dit : tu es sur le bon chemin. Elle dit aussi, il reste bcp à faire. Mais au-delà de tout, comme dirait l’autre, je cours vers le but sans me soucier de ce qui est en arrière en sachant que je combats le bon combat…
Puisse Dieu m’accorder la grâce et la force d’être à la hauteur des défis qui m’attendent encore.

Mais en tout il faut demeurer humble car comme écrit Céline dans voyage au bout de la nuit : La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin et quand on se fait honorer par les pauvres on a tout du voleur. Il faut cependant s’approprier cette maxime pleine de sagesse : Honorez le médecin avant d’en avoir besoin

Je vous remercie

Dernière modification : 09/10/2017

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