Débat « la démographie au Burkina Faso : opportunité ou frein au développement ? »

Le premier débat d’idées se tenait le 25 janvier 2018 à l’Institut français de Ouagadougou avec pour thème « la démographie au Burkina Faso : opportunité ou frein au développement ? »

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Discours d’ouverture de M. Xavier Lapeyre de Cabanes, ambassadeur de France au Burkina Faso

L’idée d’organiser un débat sur les questions démographiques ne date pas du mois de juillet et de propos du Président de la République française, tenus à Hambourg au mois de juillet et qui avaient été diversement appréciées, déclarations qu’il n’a d’ailleurs pas répétées lors de son discours de Ouagadougou au mois de novembre. S’il est alors revenu sur la question démographique c’est en insistant sur l’importance de permettre aux femmes de choisir le nombre d’enfants qu’elles souhaitent élever, donc notamment l’accès à la planification familiale. C’est d’ailleurs l’objet du partenariat de Ouagadougou, dont la France et la fondation Bill et Melinda Gates sont parmi les fondateurs. L’accès à la contraception est l’une des priorités en matière de santé publique du gouvernement burkinabè et la France est prête à le soutenir dans cette direction, avec les autres partenaires techniques et financiers.

L’idée d’organiser un tel débat nous est venue lorsqu’il nous est apparu que cette thématique était bien plus polémique qu’il n’y paraissait. Sans doute me prendrez-vous pour un naïf d’avoir cru qu’il n’y avait pas tellement de débat sur la meilleure démographie pour le Burkina Faso et sur la politique à mener pour tenter d’atteindre cette démographie. Je dis bien tenter d’atteindre, car, sauf erreur que vous corrigerez, il me semble que les politiques des États ne sont qu’un élément des évolutions démographiques. Je suis d’autant plus naïf, d’ailleurs, que même dans mon pays, il y a des débats sur les questions démographiques et sur les causes de la récente réduction de la natalité – la France vient de connaître pour la troisième année consécutive, une baisse du nombre de naissance et une baisse du nombre d’enfants par femme en âge de procréer – et sur l’éventuelle relation avec les réformes décidées sous le quinquennat précédent, aboutissant à réduire partiellement les aides apportées par l’état à certaines familles considérées comme plus aisées.

C’est dire que la démographie n’est pas seulement une science de l’homme – celle de l’étude des populations -, elle est aussi une question politique. Que cette question soit politique peut choquer, parce que la démographie est le résultat de décisions individuelles dans le domaine qui est le plus intime qui soit, à savoir se reproduire, avoir des enfants, se survivre. L’instinct de survie est commun à toutes les espèces vivantes et l’instinct de reproduction est une part de cet instinct de survie. En conséquence, décider d’avoir des enfants ou de ne pas en avoir, décider d’avoir un ou plusieurs enfants est un choix personnel dans lequel ni l’Etat ni la société ne devraient interférer.

Et pourtant, il est incontestable que ces choix individuels ont une influence décisive sur l’avenir de la communauté nationale. Ainsi, j’étais, auparavant ambassadeur dans un pays d’Europe, la Bulgarie, dont la population est passée, de 1990 à aujourd’hui, d’un peu moins de 9 millions d’habitants à un peu plus de 7 millions et qui devrait n’en avoir plus que 4 à 5 millions dans 30 ans : faible natalité, émigration des élites, tout concourt à la réduction de la population bulgare. Certes, chacun des Bulgares fait des choix qui lui sont propres et décide, pour des raisons qui lui sont propres, de ne pas procréer ou d’émigrer. Mais ces choix ont une influence décisive sur le destin d’un peuple, le peuple bulgare, en l’occurrence, et ces choix pourraient l’amener à disparaître.

Permettez-moi un autre exemple de l’importance politique des évolutions démographiques, l’histoire démographique de mon propre pays, qui est particulière en Europe.

En effet, alors que la population de l’Europe passe de 190 millions d’habitants en 1800 à 400 millions en 1914, soit une augmentation de 210%, celle de mon pays, dans le même temps, passe de 30 millions à 40 millions, soit une croissance de 33%. Et encore, c’est sans compter l’émigration pendant ce XIXème siècle, d’environ 60 millions d’Européens, essentiellement vers les Etats-Unis et essentiellement venus d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie, d’Italie et des îles britanniques, mais fort peu de France.

Les implications stratégiques de la démographique sont considérables : au début du XIXème siècle, la France est le pays le plus peuplé d’Europe, avec près de 30 millions d’habitants, donc, pendant que l’Allemagne n’en compte que 20. Un siècle plus tard, l’Allemagne, entretemps unifiée dans un Empire puissant, en compte 55 millions, et ce malgré les nombreux émigrants, alors que la France n’en compte que 40 millions. Cette inversion de la taille des populations est l’une des raisons qui ont poussé les Français, 30 ans après la défaite de 1870 contre la Prusse, à chercher des alliances à l’extérieur, Royaume-Uni et Russie, pour être en mesure de disposer de la force nécessaire en cas de guerre contre l’Allemagne : la France manquait d’hommes face à l’ennemi potentiel. C’est aussi cette faiblesse démographique qui explique que les Français d’il y a un siècle soient venus réquisitionner des hommes en Afrique pour les envoyer se battre – et bien souvent mourir – sur les fronts de la première guerre mondiale.

En 100 ans, la France avait opéré ce qu’on appelle aujourd’hui la transition démographique – c’est-à-dire un alignement de la baisse de la natalité sur la baisse de la mortalité, pour que l’accroissement naturel suive un rythme qui permette le développement économique -, alors que tous les autres peuples européens avaient recours à l’émigration pour que leur propre développement ne soit pas entravé par une population excédant les capacités d’investissement des Etats.

Nous savons, l’histoire nous l’enseigne, que la transition démographique est une condition autant qu’une conséquence du développement économique.
Car, si, comme le dit Jean Bodin, « il n’est de richesse que d’hommes », ce qui est vrai au niveau familial ou micro-économique ne l’est plus nécessairement au niveau étatique ou macro-économique dès lors que les investissements publics nécessaires pour permettre à la nouvelle population de bénéficier du développement économique global – écoles, routes, hôpitaux… - ne peuvent plus être supportés par la collectivité publique. Il n’est pas nécessaire d’épiloguer sur la difficulté qu’il y a à fournir des services équivalents à une population qui triple : tandis que la population de mon pays, la même période, croissait de 32% entre 1966 et l’année dernière, celle du vôtre s’augmentait de 254%.

La transition démographique au Burkina Faso, comme dans quelques autres pays du monde, n’en est encore qu’à ses débuts : en regardant les courbes de natalité et de mortalité depuis l’indépendance, on remarque que la natalité n’a qu’à peine diminué, alors que la mortalité a chuté. Il faut naturellement s’en réjouir et constater que la progression des soins apportés à la population burkinabè a permis d’augmenter considérablement l’espérance de vie : la population ne s’accroît pas seulement parce que les bébés ne meurent plus, mais également parce que les hommes et les femmes meurent plus tard. La pression sur les champs cultivables – qui est un paramètre important du bien-être et une clef du développement économique dans un pays où 80 % de la population vivent de l’agriculture - est donc d’autant plus grande qu’il y a plus de jeunes à chaque génération pour la même surface, mais qu’en outre leurs aînés sont toujours bien vivants.

Le premier « dividende » démographique apporté par l’amélioration des conditions sanitaires de la population est donc en quelque sorte déjà atteint.
Mais si je prends la définition de ce qu’est un dividende, en économie, à savoir le versement, aux associés, d’une part des bénéfices d’une société donnée, il faut bien admettre que plus ces associés sont nombreux, moins le dividende est élevé.
Je ne me prononcerai pas sur les moyens qui seraient les meilleurs pour permettre au Burkina Faso de bénéficier de ce dividende, c’est-à-dire d’accorder plus à chacun de membres de la société burkinabè. Car cette question est scientifique et politique. Sur le plan scientifique, je n’ai rien à dire, et c’est la raison pour laquelle nous vous avons conviés, afin de nous éclairer : aucun débat politique ne peut se faire sans connaissance préalable.

C’est pourquoi je remercie d’avoir bien voulu organiser ce débat ou d’y participer, M. Yentema Onadja, enseignant chercheur à l’Institut supérieur des sciences de la population, le Professeur Jean-François Kobiané, qui dirige cet institut, Mme Stéphanie Dos Santos, de l’institut de recherche pour le développement, Mme Delphine Barry, qui fut secrétaire permanente du conseil national de la population, et Mme Edwige Adekambi Domingo, représentante résidence du FNUAP, qui a accepté de clore cette après-midi.

Je noterai, pour conclure, que ce débat est organisé dans le cadre de la « nuit des idées » - même s’il commence l’après-midi ! -, manifestation lancée par l’Institut français de Paris et qui se poursuivra ce soir, toujours dans cette salle, à l’initiative de l’Institut de recherche pour le développement, sur le thème « imaginer le futur ».
Je vous souhaite des débats passionnants et passionnés et vous remercie pour votre attention.

Dernière modification : 26/01/2018

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